HONTE à moi… Honte à qui ?

(Photo prise en Albanie – 2014)

Dans la première partie Du cercle vicieux de la précarité, j’évoquais déjà le sentiment de honte par le prisme de la question du logement, qui y est pour beaucoup. J’y reviendrai dans un article ultérieur. Dans Précaire… and so what ?! j’ai essayé de montrer qu’on peut être fier de qui on est, peu importe la condition dans laquelle on se trouve.

Ici, il sera question du malaise qu’on peut ressentir au cours des premiers instants d’une discussion. A cause de notre apparence et de nos différences. Dernièrement, j’ai réalisé que ce malaise était la partie manifeste de cette foutue honte. La partie émergée de l’iceberg de la honte. – « Iceberg de la Honte » ! On dirait le titre d’un mauvais film, ou celui d’un concept développé dans un cours de poésie sociologique 😉 –

Honte liée à l’habillement et à l’apparence extérieure, ou celle plus ancienne d’être hors-norme d’un point de vue neurologique et intellectuel. Bienvenue dans le monde des « gueux » (terme d’actualité gilets jaunes) et des surefficients, autistes ou non. Et bienvenue aussi à tous, car je crois que nous sommes TOUTES et TOUS, un jour ou l’autre, en prise avec ce genre de difficultés et de questionnements.

Voilà peut-être pourquoi je préfère courir ou marcher en pleine nature et parler aux arbres qu’être en contact avec mes semblables ! Pourtant, ces derniers temps j’apprécie de plus en plus échanger avec vous par le biais de ce blog. Peut-être parce que vous êtes très (trop) silencieux en commentaire !! 😉

Nous ne sommes pas notre carte de visite, notre CV, notre boulot, notre appart’. Nous sommes d’accord. A ce titre on pourrait même ajouter « l’habit ne fait pas le moine ». Mais pourtant… Même si je n’aime pas les adages entre tout genre et autres phrases toute faites, celle-ci m’a toujours interpelée. Si l’habit ne fait pas le moine, alors pourquoi y accorde-t-on tant d’importance ? Ou peut-être que ce proverbe est ironique… Au quel cas je ne le comprends vraiment pas ! En tout cas, la quête de l’apparence parfaite et la superficialité empoisonnent souvent notre quotidien. Obligation de paraitre ceci ou cela, de faire comprendre que, de se défendre de… L’apparence et l’entrée en la matière des relations humaines sont délicates, rapides et basées sur le jugement. Si on en croit le discours ambiant, il faudrait donc gérer ces deux-là au mieux et apprendre à le faire le plus tôt possible. Adhérons donc au moule de cette vie de petits soldats obéissants à la consommation et à la NORME (dédicace à Keny Arkana). Et sans faire de vague de surcroît.

Jusqu’au jour où on n’y arrive plus.

Différences et apparences :

Autiste, ancienne victime, je porte la plupart du temps des vêtements de sport, larges et confortables. Je l’assume de plus en plus. Mais pas au point d’oublier l’état général de délabrement dans lequel je donne à être vue. Je ne pense toujours pas que cela soit des plus importants, mais je constate que rares sont ceux qui portent des affaires en piteux état, à moins qu’on dorme déjà sur un coin de trottoir… Peut-être que « ça ne se fait pas » si j’en crois les règles plus ou moins tacites de nos sociétés dites évoluées. Apparemment, il faudrait dépenser beaucoup d’argent pour cela et s’en vanter après coup. C’est à des années-lumière de ce qui me stimule dans la vie (mais je respecte les goûts et aspirations de chacun.e.s), bien que j’apprécie de temps en temps me sentir « jolie ». Ce qui pour moi revient à porter une tenue de trail runner au féminin, et pas la version short, mais plutôt leggings couvert de boue 🙂

Au fond, vous l’aurez compris, l’apparence n’a pas d’importance pour moi. Ce qui prime c’est le confort. En outre, c’est assez agréable de se sentir de bonne humeur quand on regarde ce qu’on porte ! Aventurières/aventuriers je vous conseille d’aller voir les Pants of perspective d’Anna McNuff 🙂 Comme elle, je suis persuadée que ce que pensent les autres ne devrait pas compter. La seule chose vraiment importante dans la vie est de se sentir bien, se faire plaisir et de réaliser ses rêves. Mais ça c’est beau en théorie ! Dans la pratique, pas évident de ne pas se conformer.

Quand, malgré tout, je rencontre des vrais gens dans la vraie vie, ce qui demeure un invariant, est que je me sens mal à l’aise. Profondément mal à l’aise.

Car dès que je parle, j’angoisse : Ai-je dit ce que je pensais vraiment ? Ce qu’il fallait ? C’est quoi ce ton et cette hauteur de voix ? Est-ce que tu ne viens pas de te trahir en faisant un compromis entre ton opinion et celle de l’autre ? Est-ce que tu cherches à te faire apprécier en édulcorant ta pensée ? Avec en sus : c’est quoi cette lumière trop forte ? Quel est ce parfum qui rôde dans l’air, ça me rappelle tel évènement à telle date, quand j’étais avec X et qu’on faisait Y… Pourquoi les gens au bout du couloir parlent aussi fort ? Pourquoi je les entends mieux que la personne à 50 cm de moi ? et encore ma manie de suivre toutes les conversations en même temps … Je me focalise, fronce les sourcils pour mieux faire le tri des informations. Mais pourquoi le langage non-verbal n’est pas congruent avec les arguments ? C’est peut-être moi qui décode encore de travers… Au secours !! On va finir par repérer que je ne suis pas hyper concentrée, on risque de penser que je m’en fiche ou que je suis stupide.

Pas le temps de respirer et de se dire ouf, tout ça se déroule en moins d’une seconde. Sinon ce ne serait pas drôle !

Le défi était de faire en sorte que ça ne se voit pas. Le Caméléon, je connais et maitrisais ça à merveille (jusqu’à épuisement et burn-out). Comme c’est le cas de beaucoup de filles et femmes avec TSA, je me fondais dans le décor. Je crains encore qu’on remarque que je suis « bizarre » et que, tout en conversant, je déploie une énergie colossale pour cacher que je pense autrement. Différemment en quantité : parfois lentement pour des choses basiques, parfois très rapidement pour celles compliquées. Et en qualité : toujours aspirée/inspirée par des débats intérieurs spirituels-philosophico-existentialistes, voire parfois mystiques ou au contraire ultra pragmatiques quand j’entends des non-sens. Bref, toujours en décalage !!

C’est donc vite la panique entre cette intériorité bouillonnante et l’extérieur qui peine à donner le change… Et voilà que se déploie le processus de la honte qui se joue et se rejoue à chaque fois. Il découle des codes sociaux que nous peinons à repérer et surtout à décrypter. Si auparavant, cette situation s’était présentée à quelqu’un d’autre, je lui aurais dit « on s’en fiche ! ». Mais plus aujourd’hui. Parce qu’à chaque fois que j’échange avec quelqu’un, je baisse les yeux. D’une part, parce que je n’apprécie pas le contact visuel (ce qui est récurrent chez les personnes avec Trouble du Spectre Autistique). D’autre part, parce que je vérifie que je n’ai pas encore mis ce haut déchiré, brûlé, délavé, que je rechigne à jeter. Parce je l’aime beaucoup, il ne gratte pas, plus aucune étiquette, rien qui dépasse. Surtout parce que j’en ai que deux autres. Et trois T-shirts ça fait pas lourd pour tenir une semaine. Au bout de quelques secondes de parlote, désormais, je vérifie systématiquement que je n’ai pas mis, comme par hasard ce jour-là, un t-shirt avec des trous. A plusieurs reprises, le regard de l’autre m’ayant fait douter de l’état de mon apparence. Souvent je constatai avec horreur ! que j’avais vraiment l’air de ma condition…

Donc, quitte à avoir honte et à sentir que ma dignité fuitait par tous les trous de mes vêtements, je me suis dit pourquoi pas demander à droite à gauche s’il n’y avait pas un Emmaüs dans les parages pour y remédier l’air de rien 😉 Effet boule de neige dans un environnement catho-chrétien où la moindre B.A. devient tentation…

La petite histoire :

De retour chez le soeurs bénédictines qui m’avaient déjà hébergée il y a 5 ans, je passe saluer les personnes que je connaissais et qui gravitent encore dans ce petit monde monastique. J’ai appris à provoquer ce que je redoute le plus : les rencontres de ceux que j’ai connus dans une vie antérieure. Inévitable ce « comment vas-tu ? que deviens-tu ? ». Naïve que je suis, dès lors qu’on me pose une question, je réponds sans parvenir à mentir ou seulement arranger la vérité, malgré des années d’expériences désastreuses à cet exercice. Car, soit mes interlocuteurs compatissent faussement et vont s’en sortir avec la pirouette « si tu as besoin de quoi que ce soit n’hésite pas », mais trop tard ils sont déjà partis et bien loin. Soit, on me dit : « je prie pour toi tous les jours » et ne sais que répondre. Suis-je partie prenante de ce monde des tout-petits dont parlent les Evangiles et qui te font prier ? Moi, ce n’est pas comme ça que je me vois. Au contraire, j’en connais plein des personnes encore plus en difficulté… Mais bon, merci quand même !

L’une de ces bonnes âmes, qui travaillent à la boutique, prend de mes nouvelles. Je suis d’abord surprise, personne ne s’intéresse vraiment à ça… Je finirai par comprendre pourquoi quelques minutes trop tard. Je lui fais donc état de cette situation que vous connaissez, sans me plaindre. Un bref résumé de ces dernières années, qui apparemment fait pitié. Elle me demande si je n’ai besoin de rien… Mise à part la chanson tout à fait inappropriée (« Besoin de rien envie de toi… ») qui démarre direct dans ma tête et ne la quittera plus de toute la conversation – allez donc répondre sérieusement et rester concentrés avec un tel chef-d’oeuvre musical qui tourne en boucle !! -, je commence par lui répondre que non, tout va bien. Du moment, que je n’ai pas trop froid, que je peux manger et dormir, qu’aurais-je besoin de plus ? Elle insiste, elle a l’air gentil, et me demande « tu as tout ce qu’il te faut, tu es sûre ? Tu n’as pas besoin de vêtements ? » – « Bah ça oui peut-être… » L’hiver arrive. Je baisse les yeux, la revoilà la honte…

Comme elle a souvent accès à des fringues que beaucoup cherchent à donner, elle me propose de me les faire passer, en échange de quoi elle aurait besoin de quelqu’un pour débarrasser une maison dont elle a héritée et qui a été saccagée. Vous, vous commencez à comprendre la tromperie et le piège ? et bien moi non, pas encore. Je me sens de plus en plus oppressée, j’ai du mal à respirer, mais je ne pige toujours pas (pourtant après toutes ces années je sais que mon corps est mon allié et qu’il me prévient de beaucoup de choses si je l’écoute). Elle enfonce le clou en me racontant toute l’histoire et en me faisant part de la difficulté émotionnelle à aller dans cet endroit. Je laisse de coté mon jugement mental et froid de cette difficulté somme toute relative d’avoir déjà une maison et d’en hériter d’une autre d’un pauvre monsieur sans héritier… Bref, je me mets à sa place. La pauvre, en effet, ça a l’air d’être bien difficile. Et je compatis en toute sincérité. Alors j’emboîte le pas au déni et embarque au coté du refoulement et réponds que, bien-sûr, elle pourra compter sur moi. Ce à quoi elle ajoute « comme ça on se sert les coudes… Et tu n’auras pas à me payer ».

DECLIC. P*** de déclic, pourquoi as-tu mis aussi long à te pointer ?!!!!

En effet, je sais quand même une chose : pour se serrer les coudes, cela suppose d’être à la même hauteur l’une de l’autre, vous ne pensez pas ? Si, si, visualisez concrètement, comment faire sinon ?! Alors symboliquement n’en parlons même pas… Et pourquoi n’aurais-je pas de quoi payer ? A cause de ce que je viens de confier. Elle y a vu une brèche, une faille par laquelle s’engouffrer. C’était donc l’occasion rêvée de me manipuler pour m’utiliser. Trouver quelqu’un de suffisamment dans la merde pour l’acculer et l’obliger à rendre un service, c’est bas. C’est mesquin et c’est carrément humiliant. Je m’exhorte alors plus confiante qu’auparavant : « je préfère donner de l’argent et être libre d’accepter ». Ou de refuser, sous-entendu : de me retrouver dans cette galère, encore une de plus. Elle n’a pas l’air d’apprécier. Je m’empresse donc de la rassurer : « je ne te laisserai pas tomber, quand tu auras besoin d’un coup de main, je viendrai, en plus j’aime bien les travaux de force. » Eh bah oui continuons donc à nous enfoncer !!

Et pourtant, elle me l’aurait demandé frontalement et franchement, j’aurais accepté. Je suis comme ça, une bonne âme moi aussi.

On en reste là. Avec une amertume qui traine au fond de la gorge… et du coeur. Jusqu’au jour où un sac de fringues m’attend devant ma porte. Et d’autres encore dans son coffre. Toute guillerette, déjà oublieuse de notre piteux échange, je rentre et verse tout au sol. Je m’imagine déjà faire la Pretty Woman et essayer un paquet de fringues et pouvoir changer d’apparence, changer de vie ?! Illusion qui s’accroche… même aux plus marginaux d’entre nous. ERREUR. La grosse claque dans ta face : c’est un ramassis d’immondices qui datent de plusieurs décennies. Sur 5 sacs, pas un T-shirt mettable. Du genre que tu n’essaies même pas parce que tu vas choper des saloperies. La plupart est déchirée, le reste tâché, digne d’être directement balancé aux ordures. Et moi avec non ? Car digne justement, je ne le suis plus. La honte, toujours là, reprend du service et me dit des phrases bien sympathiques… Elle distille son poison à mon oreille encore trop attentive à ce qu’elle me susurre…

J’ai longtemps hésité. Que faire ? A part les allers-retours à la benne, est-ce que je devrais me révolter ? N’est-ce pas cela ou la mort encore une fois ? Accepter cette violence et la retourner contre moi… Demeurer convaincue que si elle s’est permise de faire cela c’est que je ne vaux pas mieux ? Ou REFUSER. Me relever. Me redresser, et mettre un stop à cette maltraitance devenue ordinaire et banale. REBELLION je crie ton nom ! J’ai donc fait le choix de cracher sur la loyauté implicite que je lui devais, à elle qui avait sans doute essayé de bien faire. Je lui ai donc écrit, avec toutes les formules minimales de politesse « ce n’est pas parce qu’on est dans le besoin qu’on est un réceptacle à détritus ». Ce qui a bien-sûr précipité la fin d’une entente cordiale de plusieurs années. Sans doute, aurait-elle préféré que je reste à ma place. Celle du mutisme. Car lorsqu’on n’est pas digne de fringues correctes, on n’a pas le droit non plus à la parole. Mais OPPOSONS-NOUS à cette loi tacite qui nous impose le musellement. Nous avons tous le droit d’exister dans la dignité. Y en a marre de subir cette violence au quotidien. Parce qu’on est pauvre, on a le droit à rien ? Honte à ceux qui ne peuvent pas travailler, pas interagir comme la majorité ? Honte d’avoir vécu des épreuves et d’en être sortie fragilisé.e.s tant qu’on y est ?! Tellement honte à nous que nos apparences devraient trahir nos différences… Histoire que les propres sur eux puissent nous éviter plus facilement. Et bien NON !! Nous continuerons à nous planquer parmi vous, nous les lépreux au vocabulaire impeccable et aux vêtements trompeurs. Tremblez dans vos chaumières, dans vos églises ! Nous sommes multitude, nous grouillons et nous envahissons tous les recoins de l’humanité. Irruption spontanée ! Indignés, nous sommes noirs, blancs, de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Nous gagnerons à la force des mots et à la force du coeur notre droit à la dignité et à la fraternité.

Nous sommes malheureusement tellement nombreux à être dans la misère qu’elle ne tiendra pas longtemps l’autruche la tête enfoncée dans le sable…

Et au bout du compte, une question qui continue de me tarauder : si la honte était un vêtement, qui mériterait de le porter ?

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