Ramasser la poussière, et à genoux. Le cercle vicieux de la précarité (partie 1)

D’un coup, un déclic. On ouvre les yeux et on se soit, comme de l’extérieur, en train de ramasser la poussière à quatre pattes, sur le carrelage d’une maison qui n’est pas la sienne. Alors on pige que c’est la peur qui gouverne. La peur de se faire mettre à la porte et de se retrouver encore une fois à la rue. En arriver là et le réaliser, ça fait mal. On comprend alors que c’est surtout les débris de ce qui reste de notre dignité qu’on ramasse miette après miette. Sans jamais pouvoir les recoller.

Hébergement, domiciliation CCAS, SOS Femmes, foyers, HP, accueil de jour, CHRS… un monde parallèle difficile à comprendre pour les personnes qui ne sont pas passées par là.  Alors je vais essayer d’expliquer.

Pour les autres qui savent déjà, je ne peux que vous dire que vous n’êtes pas seul.e.s et vous encourager à tenir bon, un jour après l’autre. Personnellement je ne sais pas comment j’y arrive. Tant bien que mal, plutôt mal que bien d’ailleurs. Je n’aurai donc pas de conseil à donner. Si ce n’est celui de continuer de faire attention à nos choix pour ne pas s’enfoncer davantage. Car, en fait, chaque fois qu’on croit avoir touché le fond, il y a encore un niveau inférieur aux enfers… Qui ne s’arrêteront qu’avec la mort. Et même s’il arrive qu’on finisse par la souhaiter, ne serait-ce que pour stopper la dégringolade, il y a tout de même des moments où on voudrait se sortir des sables-mouvants sans trop de dégât, sans trop de souffrance.

Voilà 5 ans que je suis SDF, sans domicile fixe ou stable suivant les dénominations. 5 ans que je galère. Des années de lutte et de peur qui laisseront beaucoup de séquelles,  certainement à vie. A bien y penser, tout a commencé bien plus tôt, comme une mise en place des failles qui allaient provoquer l’effondrement général. Failles auxquelles on ne fait pas attention, pas suffisamment en tout cas. Car colmater ne suffit pas. Et pour réparer efficacement et durablement, il faut connaitre l’origine de ces failles et ça, et bien, c’est loin d’être évident !  Regarder le fond d’une crevasse quand on doute même qu’il y ait un fond, ça file le vertige des profondeurs… Voilà comment on peut refuser de regarder la merde en face pendant un bon bout de temps. Ce qui est vrai pour n’importe qui.

Sauf qu’il arrive TOUJOURS un moment où il faut choisir.

Dans mon cas, soit je vivais selon mes valeurs, dont la justice (à laquelle je croyais encore à l’époque), et alors je perdais tout : toit, famille, argent, sécurité même illusoire, soutien même faux. Soit je continuais d’avoir peur de me retrouver sans rien ni personne, cette peur de la rue comme je l’appelle, et restais donc dans le giron familial. Cette famille que j’avais pourtant déjà dénoncée des années auparavant et des années durant. Difficile de dépendre des personnes contre qui vous avez porté plainte pour inceste, pour dormir et manger ! Difficile d’être la paria qui dénonce mais qui continue d’avoir besoin. Cette posture, je me dis souvent que j’aurais dû la quitter plus tôt. Je savais qu’elle n’était plus tenable. Pour moi, en tout cas. Quand je regarde comment ça se passe dans les autres familles, je vois à quel point beaucoup continuent, et toute leur vie, de fréquenter – simulacre de famille – leurs parents. Même s’il y a eu violences en tout genre, humiliation et aucun amour véritable. Je ne juge pas ces personnes, j’ai fait ce non-choix moi aussi, pendant longtemps. Trop longtemps. Un jour, le point de rupture est arrivé (ça s’est reproduit un peu plus tard quand j’ai compris que soit je quittais mon mari violent soit il me tuait). Rupture car, d’un coup, il n’y a plus qu’une évidence. Une seule. On ne sait plus rien d’autre, si ce n’est que si on reste une seconde de plus on y laisse sa peau. On crève. Alors on oublie tout, son nom, son identité, on saute le pas pour sauver sa vie et on plonge dans ce tunnel  sans fin…

J’ai donc tout quitté. J’ai d’abord une énième fois confronté les personnes responsables de cette débâcle. Comme un vain espoir d’être retenue avant une agonie qu’on subodore longue et déchirante. Mais rien n’y a fait. Alors j’ai rendu mon appart, ai vendu quelques affaires, laissé ma famille et mes amis pour aller marcher sur le Chemin de Saint Jacques. J’ai tout donné à Emmaüs, sauf mes livres, le seul bien que je possède encore et dont je n’arrive pas à me défaire tant ils m’ont aidée et protégée. Certes ce n’est pas le plus transportable des biens !! Heureusement que M. m’avait permis de les entreposer chez son père. Je lui en serai éternellement reconnaissante. Ils y seront restés plus longtemps que prévu… Et oui je ne pensais pas qu’une marche de trois mois se transformerait en plus de 5 ans d’errance… Errance qui n’a toujours pas pris fin.

Contrairement à ce que certains travailleurs sociaux ont pu me dire, je ne fuis pas la réalité. Non, je ne refuse pas de travailler ou de m’installer de manière durable à un endroit, de faire ma place et ma part dans un tissu social et citoyen. Oh non, je le désire profondément ! Qui ne voudrait pas se sentir chez soi quelque part ? Qui tournerait le dos à un foyer ? Un lieu qui nous ressemble, à notre image bien-sûr, mais un endroit vers lequel quand on est fatigué on se peut dire « je rentre à la maison ». C’est mon voeu le plus cher. Car même quand j’avais une famille, je ne me sentais pas chez moi. On me le rappelais d’ailleurs bien souvent. Quand on a été déloyal une fois, qu’on a dénoncé les pédocriminels, la violence physique et psychologique, il n’y a pas de retour en arrière possible, on reste en dehors, exilé sur sa propre terre. A jamais.

Alors on prend la route. Encore et encore.

Les premiers temps, j’avais encore des amis et le RSA. Je leur donnais la plus grosse part voire la totalité, pour les remercier. Pour m’excuser d’être là. Peut-être aussi pour avoir le droit à une petite place d’intimité et de dignité. Ce qui n’est pas évident quand on dort sur le canapé du salon… Mais comme on est redevable on se tait. Parce qu’on sait que sans ce bout de canapé et ce petit coin pour poser son sac, on serait dehors. A la rue. Ce sac n’est jamais défait. D’une part, pour ne pas prendre de place et aussi parce qu’il faut toujours se tenir prêt à devoir décamper le plus rapidement possible. Au cas où. Ce foutu « au cas où » qui n’en finit plus.

Et moi la rue ça me faisait peur. J’étais sûre que si je passais une nuit dehors je devrai revivre le viol et ça ça me pétrifiait plus que tout. On peut être tentée de se dire qu’il ne peut pas y avoir plus monstrueux que de se faire abuser et violer enfant par ses parents, qu’on est déjà passé par le pire. Mais une fois qu’on a essayé, qu’on a passé le pas de passer la nuit dans les rues, surtout de grandes villes, on comprend qu’en fait le cauchemar n’est pas terminé et qu’il n’y pas vraiment de limite aux horreurs que les humains peuvent se faire subir.

Alors j’ai filé droit. J’ai fait tout ce que je pouvais pour ne pas me faire jeter par mes ami.e.s, pour mériter de me trouver auprès d’eux. Il fallait donc que je planque sacrément bien mes besoins spécifiques d’autiste, de survivante en état de stress post-traumatique sévère. Il fallait cesser tout simplement d’avoir des besoins de personne à part entière. D’abord on commence par les nier, puis très vite c’est l’honneur et la fierté qui foutent le camp. Personnellement, mais j’en connais tellement d’autres qui ont fait pareil, je me suis transformée en parfaite petite ménagère et psy toujours à l’écoute. Quitte à me faire mal, à m’en rendre malade. J’essayais ponctuellement de quand même d’exister et de parler de moi, mais j’ai très vite compris que ce que j’avais à dire personne ne voulait l’entendre. Qu’il valait mieux que je sois ce qu’on attendait de moi. Que je file droit. Après tout c’est comme ça qu’on m’avait éduquée. J’ai donc tiré un trait sur ma dignité. Je faisais les courses, remplissais le frigo, creusais mon découvert bancaire et nettoyais de fond en comble les appart de ces ami.e.s qui n’avaient jamais connu leur maison si propre. J’étais alors heureuse, enfin, ce que je croyais être du bonheur. De les voir satisfait.e.s, j’en étais satisfaite moi aussi. Et surtout, j’étais soulagée de ne pas avoir  lésiné sur les efforts pour rien. Ainsi, j’avais gagné un semblant d’affection et le droit de rester encore un peu. Que signifient ces « petits » efforts quand c’est pour remercier et rembourser la charité ?

Mais c’est un piège. Le plus grand sans doute. Car, en fait, on n’a jamais fini de rembourser.

Et puis, ça fait quand même mal de réaliser que tout le monde s’en fout de la personne qui se cache et se protège derrière la fée du logis. Cette brave épaule sur laquelle on peut s’appuyer, quitte à la faire couler, totalement. Mais peu importe, on continue de se raconter que c’est un rapport d’égal à égal, ou du moins gagnant-gagnant comme on dit. Ce qui est faux. Il y a bel et bien le pouvoir de la personne qui possède sur celle qui emprunte…

Et cette façon de fonctionner est encore de l’abus, de la violence. Une autre forme, mais c’est du pareil au même. Elle a les mêmes effets à moyens et longs termes et elle file la même nausée.

Malgré tout,  parfois, on peut croire qu’on a gagné le droit d’être au même niveau que ceux qui nous héberge. Ils nous invitent à sortir avec eux, quelle joie ! Surtout que ça nous rappelle notre ancienne vie, quand on pouvait encore se permettre de s’offrir une soirée par ci par là. On pousse même le plaisir jusqu’à la tentation de faire un petit peu de shopping. Déjà parce que ça fait longtemps, aussi parce que nos fringues sont miteuses, certaines usées jusqu’à la trame. On planque les trous mais quand même, ça finit par se voir. Alors on se trouve une petite tenue pas chère qui donne le change. Un cache-misère, aussi une illusion supplémentaire de pouvoir se la jouer, comme les autres, l’espace d’une soirée. Mais on est vite rappelé à la fange à laquelle on appartient vraiment. Car déjà on n’a pas la thune de se payer le restau. Ou parce qu’on a arrêté de boire, ça coûte trop cher et c’est contraire à ce qu’on s’est fixé pour survivre et ne pas plonger davantage. On entend parler de végétarisme, de vegan, de bio etc… On est content parce qu’on peut faire semblant d’être comme les autres : nous non plus on ne mange pas de viande. Mais quand on pousse l’honnêteté jusqu’au bout lorsqu’on nous demande « pourquoi ? c’est un choix politique ? de défense des animaux ? » et qu’on répond « c’est parce que ça coûte cher », là, ça fait tout de suite beaucoup moins sexy que la bobo attitude. Surtout qu’au fond, soyons honnête, on aime quand même un peu la viande… au moins une fois de temps en temps. Un steak par mois, quand on a de la chance, ce n’est pas énorme pour compenser l’anémie et puis ça nourrit tellement plus que des légumes… Au bout d’un moment y en a marre de la sensation faim qui creuse l’estomac. Mais ça, ça ne se dit pas.

Alors, on continue de s’enfoncer dans les faux-semblants, car on sait que le meilleur moyen d’avoir la sensation de faire partie du groupe, est de ne pas faire de vague. De parler politiquement correct, de faire le tri dans les détails de sa vie pour que ça passe bien. Mais au bout d’un moment, on se sent imposteur. Ce ne sont pas des « vrais mensonges » ! juste une partie de la vérité. Ceci dit, ça devient de plus en plus difficile de la cacher l’entièreté de cette vérité. Le cri étouffé a besoin de sortir, on sent qu’on aimerait tout déballer et qu’il y ait, pour une fois, quelqu’un pour écouter. Mais alors tout s’écroulerait. Donc on serre les dents, on baisse la tête, on garde la honte pour le secret de notre coeur et on continue.

Pour souffler un peu financièrement, on propose ses services. Rémunération contre ménages, devoirs avec les enfants. Mais très vite, comme souvent, lorsqu’on est dans la vase et qu’on essaie de s’en sortir, on s’enfonce encore plus à chaque mouvement. C’est ce que j’ai compris quand la mère des gamins dont je m’occupais m’a demandé de les punir à coups de ceinture. Je l’ai dénoncée à la protection de l’enfance. Et ainsi c’est la mienne d’enfance que je me suis prise en pleine poire. Puis à partir de ce moment-là tout est allé très vite.

Il y a des périodes où la galère est d’autant plus cruelle qu’elle est lente. Atrocement, douloureusement lente. Parfois au contraire, tout s’accélère et il faudra des mois voire des années pour comprendre ce qu’il s’est passé et comment un tel enchaînement infernal a pu se produire.

Encore un viol il y a deux ans et demi : le dernier. J’ai voulu en parler à cette amie qui m’hébergeait. Elle a refusé. J’ai demandé de l’aide à une autre amie de longue date, elle a refusé. De là, pétage de plomb. Flashbacks de tous viols qui se mélangent, cauchemars non stop, aucune nuit pour récupérer, rien dans la journée pour reprendre pied. Alors, évidemment, c’est l’hôpital psychiatrique qui apparait comme l’évidence.  La seule solution pour ne pas prendre le risque de « se faire du mal ou de blesser quelqu’un ». Quand on est miséreux, on intègre très vite qu’on est un danger pour la société. Il vaut mieux se foutre en l’air que retourner la colère subie contre autrui. Même si ce n’est que trahison autour de vous. Et une violence, une brutalité sans nom. A l’image de ce que notre société produit comme marginalité indésirable. Déjà que nous avons le culot d’être encore vivants, nous les précaires, et d’avoir la chance de (sur)vivre aux crochets des travailleurs, grâce à la France ! Il ne manquerait plus qu’on s’en prenne à ceux qui paient des impôts pour subvenir à nos besoins de malades mentaux… Or, basculer dans les ténèbres peut arriver à tout le monde. Me croirez-vous si je vous disais que n’importe qui peut devenir « malade mental » et un jour ou l’autre se retrouver aux urgences psychiatriques ? N’importe qui, sans aucune distinction culturelle ou sociale, peut dans de telles conditions, disjoncter et avoir envie de crever, seul.e ou la terre entière avec.

Après ça, c’est encore une autre histoire. Passer des semaines, des mois, voire plus pour certains d’entre nous, en HP ce n’est pas une partie de plaisir. Loin de là…

De toute façon, une fois qu’on plonge dans la psychiatrie, on n’a plus d’ami. On bascule dans un autre monde. Celui dans lequel personne ne veut aller, auquel personne ne veut appartenir. Ou comment se retrouver seul.e, nu.e, sans rien pour se rattacher à la vie et au monde réel. A partir de là, il est aisé de ne pas revenir.

Elle n’est pas très belle cette histoire-là non plus. Alors ce sera pour une autre fois. Elle est tellement grave, qu’elle mérite un article entier. Comme celle de la vie en foyers.

J’ai eu la chance de pouvoir en sortir. Alors j’ai fait une promesse : en parler. La première et unique chose à faire est de témoigner. De dire cet autre côté. Alors voilà pour la première partie.

Que je dédie à tous ceux que j’ai rencontrés dans ces galères, surtout celle de la psychiatrie, et qui ne s’en sont pas sortis.

 

Libre à vous maintenant de partager ce que vous avez appris, les nombreuses questions que ça soulève. Aussi de livrer vos témoignages, de partager votre vécu. Je vous lirai toujours avec attention.

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