Pour entendre écoutons. La violence sociale, celle de trop…

Ce texte est un cri de désespoir (un peu) et de colère (beaucoup). C’est une tentative de mettre en mot la révolte que je ressens quand je réalise qu’on parle toujours à la place des victimes, des personnes handicapées, des femmes en général aussi, de toutes les personnes jugées comme subalternes. Beaucoup (trop) croient savoir ce qui est mieux pour nous mais sans jamais nous le demander, nous laisser la parole.

D’autre part, ce texte a aussi pour but de réfléchir à comment dépasser la concurrence, qu’elle porte sur la plainte, les épreuves, les malheurs qui nous arrivent en somme. Stop à la comparaison !

Je dénonce ici certaines catégories de personnes (en tant que professionnels mais pas seulement). Cependant je suis persuadée que beaucoup de bonnes personnes existent, les catégories ne sont jamais homogènes. Malheureusement je n’en ai quasiment jamais rencontrées, peut-être parce qu’elles sont beaucoup plus humbles et discrètes que la majorité qui parle fort. Je suis navrée si certaines de ces personnes lisent ce texte et le trouvent désagréable. Je sais que pour la plupart nous faisons de notre mieux. Ceci dit, je suis sûre que nous avons tous à gagner à nous remettre en question, moi comprise, surtout quand nous nous racontons « c’est pour ton/son bien » …

Un cri que personne n’entend.

Un CRI que décidément personne ne veut entendre… Un cri poussé dans le silence, dans le vide.

Et une certitude : l’enfer se trouve là où personne n’entend plus rien.

C’est un dialogue de sourds. Et dans ces monologues en écho les uns aux autres, c’est incroyable le nombre de personnes que l’on rencontre et pour qui « ce n’est pas facile ».

« Ce n’est pas facile » d’être un travailleur social, un.e auxiliaire de vie, un.e éducateur.trice car « tant de personnes vivent dans la misère ». « Ce n’est pas facile » d’être un psy (peu importe la terminaison -chologue, -chiatre, -chanalyste c’est du pareil au même), « tant de personnes viennent raconter leur misère ». « Ce n’est pas facile d’être catholique et d’être montré du doigt en ce temps d’opprobre sur les prêtres pédophiles ». « Ce n’est pas facile d’être apparenté à une personne coupable et de n’avoir rien fait ». « Ce n’est pas facile » d’être un simple citoyen qui doit aller voter et qui constate « l’étendue de la douleur du monde ». « Ce n’est vraiment pas facile » de continuer de prier pour toutes ces personnes qui souffrent…

Derrière « ce n’est pas facile » il faut comprendre :  « regardez comme je tiens bon dans la droiture et le courage, dans mon travail et dans ma foi ; regardez comme je reste professionnel et doué dans ce que je fais malgré les difficultés ». Comprenez « regardez comme je suis à plaindre et comme j’ai besoin de reconnaissance, moi qui m’occupe des parias de cette société, des marginaux, des âgés, des malades et des sales, des SDF, des femmes battues, des colorés trop foncés aux yeux de cette société, des personnes handicapées ». Oh pardon des « personnes en situation de handicap ». Car tous ceux-là pour qui « ce n’est pas facile », sont pointilleux sur le vocabulaire employé pour parler de « leurs » bénéficiaires – oui un travailleur de l’aide possède les personnes qu’il aide ! -.

Donc : « regardez-moi dans ma souffrance et pourtant je m’occupe de ceux qui souffrent tellement plus que moi » …  Ah tient ?! Parce qu’il y a quand même une prise de conscience qu’il existe une autre souffrance que la sienne ? Ou est-ce seulement pour se sentir soulagé et se dire qu’heureusement qu’il y a plus misérable, plus laissé pour compte ? « Au moins je ne suis pas la/le plus à plaindre, au moins il y a toujours un EUX et un nous, au moins je peux encore me tenir loin de la contagion » de cette misère. Bouh…qu’elle fait peur cette misère ! Cette misère dégueulasse et injuste renvoie toujours à la peur de la mort. Malheureusement, elle finit toujours par trouver tout le monde, dans le viol et la maladie pas de discrimination. Personne ne peut s’en cacher, nous finiront tous par mourir. Alors la vraie misère n’est-elle pas celle du coeur ?

A tous ces gens pour qui « ce n’est pas facile », quelques questions : n’avez-vous pas oublié quelque chose ou plutôt quelqu’un en cours de route, sur ce chemin de la plainte et de l’orgueil ? Ne pensez-vous pas que tant qu’il y aura tous ces « autres » qui vous rendent la vie pas facile vous aurez du travail ? De quoi vous valoriser, de quoi dormir à peu près tranquille le soir croyant que vous avez fait ce qu’il fallait, votre devoir, ce qui est « juste » (juste selon qui et pour qui je vous le demande). Tout ceci est votre choix, personne ne vous a demandé de sauver le monde. Vous qui croyez avoir accompli votre devoir de professionnel soi-disant expert, de croyant-pratiquant, accepteriez-vous que nous échangions nos places ne serait-ce qu’une journée ? Et peut-être ainsi de vous regarder un peu plus attentivement et accepter de faire ne serait-ce que le dixième de ce que vous demandez ? Déballer sa vie privée, raconter tous ses échecs et dans l’ordre chronologique s’il vous plait, ravaler la honte, s’exposer dans toute sa nudité sa vie foirée et regarder en face à quel point on n’y arrive pas : à trouver un boulot, un logement, un logement sans boulot et réciproquement. Est-ce que la vie privée, l’intimité, la dignité et le respect ne sont bons que pour les riches ? Et  pour ceux qui ont de quoi les revendiquer, qui sont du bon côté de la barrière en recevant salaire contre aide et charité, qui ont pour eux la morale ?

Pourquoi ne pas plutôt prendre conscience que les personnes qui sont obligées de se plier aux règles pour répondre à une assistante sociale, jouer le jeu avec les psys, ont déjà subi suffisamment de violences pour le restant de leur vie ? Nous aimerions qu’on nous laisse un peu souffler et que quelqu’un nous comprenne et nous dise : n’importe qui à votre place aurait autant ramé et galéré.

C’est à se demander pourquoi persister dans l’aveuglement et la surdité. Peut-être pour sauvegarder l’équilibre précaire de nos égos fragiles. Ils seraient si défaillants qu’ils préfèreraient tout écraser sur leur passage (surtout autrui, surtout plus vulnérable). Ce qui est le point de départ qui justifierait la non-écoute, la maltraitance et la violence sans cesse reproduites. De déchet en décharge de merde brutale jusque sur les personnes tout en bas que décidément !! on n’entend pas. Nous ne voulons pas entendre. Et pourtant il est grand temps…

Il est grand temps car, en attendant, des gens dans la galère il y en a tout un tas, une quantité qui dépasse l’entendement. Même si les puissants et les peureux veulent que nous restions là où nous sommes, innombrables et donc innommables, nous les indésirables, nous devons faire porter nos voix. Même si nous n’avons plus d‘identité, que nous sommes juste utiles à ceux pour qui « ce n’est pas facile » de nous « gérer », de nous soigner, de nous (sup)porter à travers les épreuves de la vie franchement pas facile. Même si nous servons de faire-valoir, de bouche vide, de remplissage de néant.

Pourquoi ne pas plutôt considérer que nous sommes tous aussi vulnérables les uns que les autres ? Que la misère des uns n’est pas faite pour réconforter celle des autres ?  Nous pourrions essayer de nous retrouver dans la souffrance commune pour la dépasser, dans ce besoin sans fin de reconnaissance pour se comprendre semblables et le sublimer. Et de là arrêter de se rassurer en se disant que ce n’est pas facile mais qu’il y a pire. Arrêter de se raconter que l’on fait déjà ce qu’il est possible de faire et qu’en plus on le fait bien. NON ça ne suffit pas. NON ce n’est pas « bien ». On a le devoir de toujours se remettre en question, de s’intéresser à l’autre, de l’accueillir pour ce qu’il est et pas pour ce dont on a besoin qu’il soit.

Dans ce texte qui pique, qui vexe, qui repousse nos fausses certitudes aux limites du confortable et braquera certainement plus qu’il fera se remettre en question, il y a quelque chose de choquant. Il est en fait toujours question des mêmes. Et toutes les victimes, les personnes qui sont réellement à plaindre sont celles qu’on entend le moins… Elles ne voudraient soi-disant pas parler, témoigner, elles n’auraient pas les mots, la culture. Je n’y crois pas une seule seconde ! C’est encore un des symptômes du discours du plus fort.

Cependant, regardons quelques instants : si nous osions quelques comparaisons, pour mieux la dénoncer, la dépasser, nous pourrions constater qu’il est quand même plus difficile de vivre au quotidien pour une victime de viol que pour l’agresseur.se ; pour une personne malade que pour le médecin, le thérapeute ; pour un migrant que pour un agent de police aux frontières ; pour la personne qui a faim et qui a tout perdu et à qui on retire encore de sa dignité en lui donnant gratuitement de quoi manger alors que pour le bénévole qui lui délivre des colis alimentaires, non seulement  sa dignité reste intacte, mais il pourra aussi sauver sa conscience et le crier sur les toits. Etc… oui malheureusement la liste est atrocement longue.

J’en ai rencontré des personnes qui n’avaient pas d’autre choix que de boire ou de se droguer pour se dégager quelques minutes de l’asphyxie de la solitude extrême, pour se décharger de la violence subie. J’ai compris qu’en enfer, c’est encore une chance de pouvoir prendre conscience que cette violence ressentie est réelle et qu’elle est infligée par la société. Qu’en se demandant quoi faire de toute cette violence, on a encore un petit pouvoir pour agir, parce qu’on peut encore un peu réfléchir. Et de là savoir que les vrais coupables ne sont pas ceux que l’on désigne.

Et c’est là que j’ai su que j’avais reçu cette grâce infinie de pouvoir écrire et parler. Sur tous ces sujets, mais pas que. Pour tous ceux que j’ai rencontrés, les brisés, les sans-voix, mais pas qu’eux.

Alors je me demande si moi-même j’arrive encore à écouter sans être écoutée ; si je parviens à tracer ma vie sans étaler sur d’autres encore plus pauvres que moi la boue de mes complaintes, si j’arrive à me départir du jugement que j’ai tendance à jeter sur ceux qui sont moins en difficulté et de l’amertume que je ressens de plus en plus à l’encontre des plus favorisés – surtout quand ils sont insensibles, égoïstes et racistes -. Est-ce que je ne fais pas la même chose que ces personnes que je critique et dénonce ? Ce texte n’est-il pas un cri de désespoir pour enfin être entendue et reconnue ?

Non, pas seulement. C’est surtout un appel, pour nous serrer les coudes, un ras-le-bol qui me redresse face aux injustices et qui me poussent à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que quelque chose change. Même un peu (une part de colibri !)

Ce texte est imparfait, c’est certain. Mais j’ai réalisé qu’à force de trop de ces questions, je me tais. Et si je me tais, ils gagnent. Pas ceux que je pointe du doigt ici, mais les coupables, les vrais. Bien souvent, en apparence les « plus victimes d’entre les victimes » sont les vrais responsables. Ils font plus de bruit, ce qu’ils disent sonne faux, ils pleurent sans larme et rient sans le coeur. Je n’ai jamais autant entendu se plaindre et assisté à de tels cinémas qu’en regardant un.e pervers.e narcissique chercher de l’attention. Je n’ai jamais autant voulu vomir devant la fausseté des excuses et le pathétique qu’un agresseur pris en faute pouvait employer. Beaucoup s’y laissent prendre malheureusement…

Alors pour lutter contre ces vrais coupables, et refuser ce statu quo, je commence par témoigner haut et fort et dénonce –  dans un premier temps – ceux qui se font complices. Le but n’est pas de ramener le propos à ma petite personne, mais de dépasser l’histoire personnelle pour grandir et se rejoindre. Je ne pense pas être la porte-parole de tous ceux qui sont en souffrance, je déteste cette idée. En outre, je ne suis pas plus à plaindre que quelqu’un d’autre. Malgré tout j’ai quelque chose à dire aujourd’hui : je ne supporte plus qu’on parle à ma place, décide à ma place ou qu’on vienne m’aider sans que je demande de l’aide au nom d’une bien-pensance, pour la bonne conscience ou s’acheter une place au paradis, le plus souvent par pur égoïsme – nous aurions tellement à gagner de le reconnaître ! -. Et par dessus tout, je ne supporte plus qu’on vienne se plaindre et attendre de moi que je réconforte, donne du peu qu’il me reste d’énergie pour rassurer : « oui vous êtes une bonne personne, vous faites ce qui est juste ; oui c’est difficile pour vous, je comprends… ». Et qu’on attende de moi que je dise encore et encore merci. Merci pour toutes ces choses que vous insistez à me donner alors que je ne le demande pas. Merci pour ces coups de main sans que j’ai eu mon mot à dire… Merci de prendre mal et de vous vexer quand je refuse votre aide, ou que j’essaie d’y mettre un minimum de condition pour me respecter. Alors que je la refuse parce que c’est mon DROIT le plus inaliénable et que je veux rester indépendante ; parce que je comprends que cet acte de charité n’a rien à voir avec moi et que je ne veux pas être redevable ; parce que j’en ai marre de dire merci pour faire plaisir. Et de me torturer pour ne pas froisser les susceptibilités de chacun. Surtout ceux qui connaissent ma situation (pauvreté, isolement, autisme…) mais qui n’hésitent quand même pas à se déverser sur moi, à répandre leurs gémissements sur ma personne qui les écoute sans répit…

Alors au fond, dans le silence je crie ! Mon cœur hurle et se déchire qu’on pense pouvoir parler à ma place et qu’en plus ce serait normal d’en tirer les bénéfices de l’égo et le crédit ! C’est si difficile d’avoir à gérer des personnes comme moi, oh qu’elle est douloureuse votre position… Mais quel culot ! Comment osez-vous vous adresser aux plus démunis de la sorte ? Comment est-il possible de se plaindre des dommages collatéraux de tout ce bruit fait autour des violences sexuelles à une PERSONNE en chair et en os qui a vécu le viol enfant et adulte encore, dans sa chair et ses os justement ! Que vous est-il arrivé pour que vous oubliiez que vous vous adressez à un être humain qui a connu la mort et connaît encore la honte et le poids atroce de la souillure à chaque minute ? Je pense que l’être humain met tout un tas de stratagèmes en place, pas toujours consciemment, pour essayer de se dédouaner, de se blanchir. Pour se rassurer en se disant « au moins je n’ai rien fait ». Mais justement c’est bien ça le problème !! Se rassurer aussi en se répétant que dans le malheur il y a pire… Ah comme quoi la comparaison peut s’inverser suivant ce qu’on cherche à se raconter. Pour sauver leurs fesses, certains vont même jusqu’à minimiser l’évènement, voire rejeter la faute sur la victime. Mais au bout du compte, que d’agitation et de brassage de vent pour avoir une meilleure image de soi…

Que vous soyez préservés d’un jour savoir ce que ça fait d’être écrasé par la violence. De préférer dormir dehors plutôt que rendre des comptes, de raconter toute sa vie et se justifier pour gagner le droit de grignoter les miettes de dignité qu’on nous accorde encore que difficilement… Et paradoxalement, à certains moments, d’apprendre et d’expérimenter dans son corps qu’on peut être capable de coucher pour dormir dans un lit, de se vendre pour avoir un bon repas et ressentir un peu de chaleur. Cette illusion de chaleur qui fait oublier quelques instants qu’on ne connaît que le froid. Et que le pire n’est pas celui de l’hiver. Le plus cruel et le plus acéré est celui que les autres nous balancent quand ils nous octroient leur charité sans qu’on leur ait demandé, quand ils ne nous regardent même pas lorsqu’ils nous jettent au visage leurs bonnes actions au nom de l’humanité et de la solidarité.

C’est à se demander qui sont vraiment les plus pauvres ? Les refoulés de la société propre sur elle, ceux qui puent sur le bord du trottoir de la vie ? ou ceux qui n’ont pas conscience de leurs agissements humiliants et d’une telle indécence qu’ils ne provoquent que plus de nausée. Et réveillent cette rébellion qui rugit en moi et qui me donne envie d’être fière d’être une indésirable !

Alors enfin j’assume et me reconnais dans le sans-abri, sans famille, sans soutien, sans argent, dans la prostituée, les laissés pour compte, dans le handicap, l’autiste, la paria, les marginaux. Je suis tout cela, je suis la battue, la frappée insultée, la violée, la rejetée, l’exilée, parfois la muselée. Je me reconnais dans la victime de maltraitance parentale, d’inceste, d’agression sexuelle, je me reconnais dans le malade psychique, le rebus de la société, les parias de la psychiatrie. Je me reconnais et l’assume parce que je sais que je ne suis pas que ça. Et qu’au moins je ne reste pas silencieuse… Même si le prix à payer est des plus élevés. Et je sais que nous sommes tous capables d’apporter une richesse dans cette bataille contre le silence.

Alors commençons par nous écouter.

 

Et moi par vous lire ! Alors n’hésitez pas à partager vos expériences, à laisser des commentaires.

 

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